Boire du Cristal au Java

Ta paire d’Adidas piétine la banquette en velours. Tu bois au goulot ton salaire mensuel, une bouteille de champagne Cristal. T’es à la table VIP d’une bande de Russes maffieux et cokés jusqu’à la moelle. A 30 ans, tu chantes à tue-tête le dernier tube de Justin Bieber. Même que tu savais pas que c’était lui jusqu’à ce que ce gars à côté, au moins 10 ans plus jeune, te lance: « you also like Justin Bieber? ». T’acquiesces. De toute manière, il est 4 heures du mat’ et t’es tellement arrachée que ton sens du goût, tu l’as perdu quelque part sur la route qui mène jusqu’ici. Et ici c’est le Java!

Le Java?

Ca fait au moins 5 ans que je boycotte cet endroit et que je dégueule sur les tendances et les lieux trop commerciaux au point d’être devenue une caricature. Enfin, au moins dans les mots, parce que dans les faits, je contribue activement à l’enrichissement de toutes les industries. Toujours est-il que je ne jure que par les plans alternos. Seul hic, j’ai quasi jamais d’alternative ou quand j’en ai une, c’est un plan louche aux confins du canton. Je suis à peine sûre de l’adresse, vaguement de l’heure. Vas-y pour vendre ça à mes potes trentenaires qui me voient arriver de là-bas avec ma sortie galère.

Mais bon, tout ça, ça n’explique toujours pas le Java. Revenons donc quelques heures plus tôt.

21 heures. J’ai rendez-vous au Bottle Brothers avec une bande de potes à la rue Henri-Blanvalet aux Eaux-Vives. C’est le repère des trentenaires qui bossent chez Richemont, UBS ou Procter. Forcément au prix du verre, faut avoir de l’ambition.

Pour m’y rendre, je traverse les rues basses ou celles qui devraient être le centre de toutes les animations. En réalité, le soir venu, elles se transforment en vaste tombeau. Là plus qu’ailleurs, c’est le règne du silence. L’empire du néant. Il ne reste presque plus rien sinon des vitrines commerciales et des banques qui servent à faire du fric le jour et te foutre le bourdon une fois le soleil couché.

Après la gentrification, la « vitrification ».

Il faut dire que la nuit, la ville n’offre presque plus rien d’excitant aux Genevois en mal d’ivresse. Trois tours de vis politiques, des loyers à donner le vertige et une lutte incessante entre ceux qui veulent dormir et ceux qui veulent sortir ont flingué ce qu’il restait de diversité et d’alternatif. Seul point positif de cette lutte: elle crée de l’emploi. Que dis-je! Elle en invente! Eh oui, les noctambules et les maniaques du sommeil ont donné naissance a un étonnant bébé: le chuchoteur. Son rôle consiste à te fermer ta gueule quand tu parles trop fort aux abords d’un bar.

Consomme et tais-toi!

Rien de bien neuf sous le soleil de la gentrification mondiale, qu’ils me répondent certains résignés sur le trottoir bondé du Bottle. Eh oui, depuis que les bourgeois ont quitté leurs banlieux pour rejoindre les centres urbains, il faut se tenir à carreaux. Laisse-toi faire tu veux et tiens, bois!

-Allez Santé!
-Chut!

Ah pardon! Oui c’est vrai, le chat des voisins dort. Et ah tiens, il est déjà minuit passé. L’heure de foutre le camp. Mais pour aller où?

Motel Campo? Halle W? MaD peut-être? Tous disséminés en périphérie de la ville. Isolés. Mal desservis. Pas l’énergie de tout miser sur un seul lieu et en plus, y’a pas une soirée qui se détache des autres. Optons plutôt pour la logique de quartier.

Plainpalais? Ouais mais le samedi y’a que des gamins rue de L’Ecole-De-Médecine. Alors l’Usine tiens! Ah non y’a de l’Acide Techno. Pas moyen que je passe la soirée dans un tambour de machine à laver.

Alors les Grottes peut-être? Sauf que depuis le début de l’année et les changements de lois, la fête est finie. Ce qu’on pensait être l’un des derniers bastions alternatifs est en péril. Le Patchinko et ses acolytes sont noyés sous d’infinies paperasses administratives pour obtenir le très convoité sésame: une autorisation d’ouvrir. Eh oui! Pas de bras, pas de chocolat.

Ce sera pas de chocolat alors, mais une autre tournée de shots de Téquila au bar d’en face. Tu ne parles déjà plus qu’en verbes intransitifs, et t’as plus aucun problème à avaler ton shot cul sec… T’as même oublié le sel et le citron. Par contre t’aurais bien aimé oublier l’effet des lumières du bar qui s’allument. C’est 2 heures du mat’. Teint blême. Et surtout, toujours pas de plans. Alors que t’envisages sérieusement l’option Uber-lit-dodo, un pote lance: Allez hop, on va tous au Java!

C’est hors de question!

2 heures 30. Tu craques. Tu foules la moquette rouge de l’entrée de la boite. Tu t’engouffres dans cette moiteur aux effluves de magnum de vodka. T’emboîte bêtement le pas de tes amis jusqu’au carré VIP. S’il te restait la moindre ardeur anticonformiste, elle vient de s’évaporer au contact d’une blonde endimanchée qui te reconnaît et te tape la bise. Ca y est! T’es à découvert. Tu jettes un coup d’œil dans le seau à glace où gisent 3 bouteilles de Cristal. T’en saisie une, tu montes sur la banquette et tu penses à haute voix:

Après tout c’est peut-être ça l’alternative!