C’est Frida Kahlo qui gagne!

Quoi, encore? Frida Kahlo? Sur le rideau des chiottes du bar L’Etabli à Genève? Gravée sur la tasse de ce type qui n’a certainement jamais vu une seule toile de l’artiste? Sur des photos de couverture Facebook? Et maintenant sur les T-shirts de ce magasin?

C’est pas bientôt fini ce délire commercial?

Voilà ce que je pensais en moi-même, décontenancée devant une vitrine de fringues des Pâquis. Instinct réac’ de celle qui ne supporte pas qu’on désacralise ainsi son artiste préférée sur des T-shirts made in China. Et puis, je me suis dit qu’il fallait prendre un peu de recul… (trois pas en arrière). Nan même de plus loin, ils sont tout aussi laids ces T-shirts. Bon… Plus sérieusement, quoi penser de cette Fridamania?

Le phénomène Frida Kahlo n’est pas nouveau. Ca fait plus d’une décennie que son mono-sourcil, sa moustache et ses cheveux ornés de fleurs sont devenus plus cool que cool. La persistance du phénomène à travers les années l’a définitivement placé au Panthéon des icônes, aux côtés de Marilyn. Elle a désormais elle aussi droit à tous les produits dérivés qui vont du porte-clés à la toile Pop-Art en passant par la paire de chaussettes.

chaussettes

Un comble pour cette artiste dont il est impossible de séparer la vie de l’œuvre et qui était profondément anticonformiste, communiste, engagée, rebelle… Et voilà qu’en l’espace de quelques années, elle est devenue un produit de consommation de masse. Elle a été passée à la moulinette de la sérigraphie, devenant tour à tour caricature de mode, idole de ce féminisme dont l’année 2016 nous aura définitivement écœuré ou encore figure exotique.

Elle a été simplifiée. « Warholisée ». Caricaturée. Vidée de sa substance. Elle est devenue une coquille vide. Un vulgaire support marketing. Un contenant. Une couche superficielle qui habille et décore.

Faut-il le regretter? Faut-il avoir la bien-pensance d’imaginer que Frida se serait retournée dans son urne?

Pas vraiment. Au fond, une oeuvre dès qu’elle devient publique, n’appartient plus à son auteur. Il ne maîtrise pas sa réception par le public qui est libre de se l’approprier à sa manière et de la comprendre selon sa sensibilité. Il en va de même pour Frida Kahlo qui a traversé les décennie, changeant de forme au gré de l’inspiration avant de tomber dans la culture populaire. Elle est ainsi devenue « Pop-Art ». Elle n’existe pas que dans les cercles d’initiés, les musées ou les bouquins d’art. Elle existe pour tous.

Et ça, il faut s’en réjouir.

Alors peu importe qu’on sache qui elle est exactement et ce qu’elle a fait précisément. On s’en tape. La question n’est pas là. Ce qui compte, c’est qu’elle est là, encore là, toujours là. En ce sens, c’est Frida qui gagne. Inspirante ou agaçante, elle continue de faire réfléchir ou de susciter l’émotion sur une paire de chaussettes ou sur une tasse. Comme les boites Brillo de Warhol, ces objets disent quelque chose de leur époque.

Reste à savoir ce que cette frappante répétition de l’icône de Frida et l’engouement dont elle fait l’objet, disent de la notre…

Bon allez, je vais aller me l’acheter ce T-shirt, tiens… Qui sait, dans quelques générations, il finira peut-être dans un musée!