Nuits genevoises : Angoisse du décibel & Obsession de la norme

Illustration: L’extraordinaire Kalonji pour Chronique Sulfurique.

Il y a dix ans Genève était la ville la plus squattée d’Europe. Sa vie nocturne comptait alors de nombreux lieux dits « alternatifs » et indépendants qui donnaient aux Genevois la diversité nécessaire à une activité culturelle vivante. Depuis les choses ont bien changé. Loin de moi l’idée de vouloir faire ma réac’ en te tenant un discours du type « c’était mieux avant! ». N’empêche… c’était mieux avant! Ou en tout cas plus libre, plus permissif et véritablement pluriel.

« Partout règne l’angoisse du décibel, la paranoïa de la norme, l’obsession du label »

Aujourd’hui, il est devenu presque impossible de sortir en ville sans se faire emmerder en permanence par la jurisprudence du bruit, la sous-intendance du chuchotement, la brigade de la fête… Et ça c’est sans compter la névrose du voisinage qui est devenu complètement hypocondriaque et allergique au moindre miaulement.

-C’est grave docteur?

-Oui je suggère qu’elle aille respirer l’air frais de la campagne avant de commettre un suicide aux anxiolytiques… En plus ça tombe bien, on a maintenait retiré les cloches aux vaches dans certaines régions.

Il faut dire que partout règne l’angoisse du décibel, la paranoïa de la norme, l’obsession du label… Si bien que l’impératif sécuritaire combiné à l’intolérance au bruit est en train de flinguer ce qui reste de fête dans ton climat nocturne.

La dernière nouvelle qui a achevé de me consterner est la fermeture (provisoire?) du Moulin à Danse au mois de novembre et après 40 ans de bons et loyaux services. Une nouvelle qui vient s’additionner à toute une autre série depuis le début de cette année. Parce que depuis janvier, plusieurs bars associatifs sont fermés comme c’est par exemple le cas dans le quartier des grottes, l’un des derniers bastions alternatifs. Il faut dire qu’avec la nouvelle loi sur le débit de boisson sobrement baptisée « LRDBHD » (un « jargonage » qui ne faisait qu’inaugurer la bureaucratie kafkaïenne dans laquelle nous allions plonger), les clubs et les bars sont mis au pas. Impossible d’échapper désormais aux sacro-saintes normes sécuritaires ou à l’hyper-bureaucratisation et ceux qui n’arrivent pas à suivre sont condamnés à fermer.

A la rue Henri Blanvalet, une note récente de la police municipale scotchée à la porte d’un bar indique qu’il est maintenant interdit de sortir dehors avec son verre (et tant pis si tu le laisses traîner sans surveillance). A la rue de l’Ecole-de-Médecine, les fêtards sont tenus entassés dans des « enclos » aux abords des bars… Un pas de travers et tu te ramasses un chuchoteur dans le coin de la gueule pour te remettre dans le rang. Partout la ville est envahi de petites pancartes indiquant qu’il ne faut pas faire de bruit.

« On ne compte plus le nombre de food truck festival, food truck musique, food truck nouvel an, food truck fête de Genève… Après du pain et des jeux, des burgers et un peu de musique. »

Résultat: les espaces alternatifs et indépendants sont devenus chose rare. Il ne reste que peu d’espaces pour la culture de nuit sinon les tapageurs clubs mainstream qui se conforment aux règles ou qui ont les moyens de s’en affranchir et les événements de masse où toute la ville transhume comme du bétail. Dans cette famille, on ne compte plus le nombre de food truck festival, food truck musique, food truck nouvel an, food truck fête de Genève…

Après du pain et des jeux, des burgers et un peu de musique.

Voilà de quoi créer une fiction de vie nocturne bien contrôlée par les autorités. Bien régulée par la loi. Bien sécurisée par flics. Bien conforme aux labels. Bien tenue en laisse. Une nuit qu’on confine à l’extérieur de la ville aussi en éjectant les lieux nocturnes en périphérie. Mais même là, il y  aura tôt ou tard un voisin pour se plaindre des insomnies de son chat.

« Nous avons besoin d’être autre chose qu’un matricule, qu’un parent, qu’un usager de fitness 24 heures, qu’un consommateur. »

Le noctambule a désormais moins de liberté et on fait passer la pilule sous prétexte de sécurité, de protection, d’économie, de gentrification. Alors on fixe des caméras là, on modifie des lois ici, on plante des agents de sécurité là encore; comme s’il fallait à tout prix domestiquer la nuit… C’est à en dégouter tout ceux qui voudraient apporter quelque chose de nouveau ou de différent à l’édifice.

Et pourtant nous avons besoin d’espaces en dehors du travail… Nous avons besoin d’être autre chose qu’un matricule, qu’un parent, qu’un usager de fitness 24 heures, qu’un consommateur. Nous avons besoin de salles de concerts, de cinémas, de spectacles, de cafés, de lieux publics, de restos… D’espaces où des idées peuvent naître, où jeunesse puisse se faire, où tisser du lien, où remettre en question, discuter, rire, danser, fêter…

C’est signe de bonne santé.
N’est-ce pas docteur?

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