Pervers narcissique, bouc émissaire des temps modernes

Il est méchant, il est séduisant, il est sans affect, il est manipulateur. Il y a quelques temps, on aurait dit d’une telle personne, que c’est un connard ou une connasse. Aujourd’hui, on a trouvé une nouvelle étiquette à ces ignobles personnages: pervers narcissique. Face à ces «monstres» d’un nouveau genre, prends tes jambes à ton cou et fuis! C’est ton psy ou ton magazine préféré qui te le dit. D’ailleurs, tu as déjà fait toutes les petites croix dans le test psycho et tu en es sûre à présent, ton ex est l’un des leurs. Maintenant que tu le sais, inutile de jouer au héros en tentant de les sauver comme tu voudrais sauver le queutard de sa queue ou l’imbécile de son imbécilité. Là c’est pire que tout, c’est sans espoir.

« Le pervers narcissique serait partout. »

Il faut dire que depuis ces dernières années, le pervers narcissique trône loin devant toutes ces autres races de connards. Pire, à en croire l’usage répétitif et incessant du terme, le pervers narcissique serait partout. Un patron un peu manipulateur et hop on l’affuble du terme. Un ex qui t’a brisé le cœur sans montrer le moindre signe d’affect et voilà qu’il rejoint à son tour la catégorie du pervers narcissique. Parallèlement, une littérature abondante s’est développée autour de ce concept, permettant aux gens de se croire un peu plus psychologues et de se rassurer dès qu’ils ont affaire à un individu vicieux. Autant dire que personnellement, j’ai envie de m’arracher les cheveux dès que j’entends quelqu’un me balancer à l’heure de l’apéro :

-Ah ouais nan, clairement moi je pense que c’est un pervers narcissique ce mec-là.

-Argh! De grâce cesse de penser!

S’il est indéniable qu’il existe des personnes perverses générant une souffrance profonde au sein des couples et du milieu professionnel, les gens utilisent avec trop peu de précaution cette étiquette qui prend des allures de construction intellectuelle et s’éloigne de la clinique. En fait, à en juger par l’emploi intempestif du terme, le concept s’est banalisé devenant comme le mot connard: un terme flou dans lequel on range tout et n’importe quoi… Surtout n’importe quoi.

Et pour ne rien ôter au trouble qui entoure ce personnage, la reconnaissance de ce concept n’est pas unanime au sein des professionnels de la psychiatrie. L’expression elle-même est d’abord discutable. Tout pervers étant en proie à une problématique narcissique extrême, la formule est redondante, ce qui remet en question sa pertinence et son utilité. Ensuite, ce diagnostic pose problème parce qu’assez réducteur et schématique.

 « Ce qui compte c’est de tenir là un responsable! »

Autant d’aspects qui devraient nous pousser à employer ce terme avec davantage de prudence et de parcimonie. Mais force est de constater que ce n’est ni le soucis de justesse ni même de justice qui prime. Non, ce qui compte c’est de tenir là un responsable! La belle affaire… Mais un responsable de quoi? Un responsable des maux qui habitent notre société, c’est à dire un bouc-émissaire-désigné. Après l’ère des sorcières, des étrangers et de leurs acolytes, voici celle du pervers. Il est certes véritablement néfaste au contraire des autres, mais plus que sa nuisance, c’est le rôle qu’ils tient qui donne à réfléchir.

En fait, son existence est une réponse rassurante pour un individu qui a mal et qui lutte pour se défaire d’une relation complexe et destructrice. Le risque? Une déresponsabilisation de l’individu face aux torts qui lui sont causés, niant ses propres troubles dans une dynamique qui se fait toujours à DEUX et un éloignement des vrais problèmes de notre époque.

Ainsi, le pervers narcissique n’est-il pas tout simplement devenu un bouc émissaire au sein d’une société qui, aujourd’hui, connaît une amplification de la souffrance au travail et un taux croissant de séparations au sein des couples?