La Belle & la Bête

Un mec parlant d’une fille qui plait à son pote.

-Laisse tomber ! Elle est canon mais mon dieu ce qu’elle est bête.
-Ah bon, tu la connais ?
-Nan pas vraiment, mais ça se voit!

Cet échange aussi absurde que comique entendu dans un bar entre deux mecs aussi dupes qu’ils étaient ivres, est à l’image de cette idée très ancrée dans la société qui voudrait que les femmes belles soient bêtes. Une association d’idées prouvées d’ailleurs dans plusieurs études menées dans le monde du travail.

Chez les femmes en particulier, la beauté aurait donc le fâcheux défaut de faire planer sur elles la suspicion de la bêtise et par extension, de l’incompétence et de la superficialité. C’est à croire que la gentillesse est aux moches, ce que la bêtise est aux belles. Un raccourci rassurant.

« C’est que si la société nous dit que l’apparence n’a aucune valeur, paradoxalement, elle nous demande d’être sans cesse obsédé par elle. »

J’imagine que si les belles devaient en plus être intelligentes ce serait trop de qualités, trop dangereux et surtout trop injuste au jeu de la concurrence du marché. Il faut donc la tempérer et s’en prendre à autre chose pour la rendre tolérable. Ou pire, la mutilé ou la planquer carrément. Et voilà qu’un doux parfum de voile noir, d’excision et de bûcher plane dans l’air. Mais pourquoi cette défiance envers les belles? Pourquoi sans cesse, cette opposition entre beauté et intelligence?

J’entends encore ma mère me dire à 16 ans : «Tu sais ma fille, ce qui compte c’est l’intérieur.» Cette sacro-sainte phrase qu’on a déjà tous entendu. Celle qui vise à insidieusement opposer la vulgaire enveloppe, le stigmate, la couche superficielle à l’esprit, l’âme, la profondeur… seuls véritablement vertus.

Mon c… oeil!

Autant dire qu’à 16 ans, je m’en tapais bien de la profondeur. Je me tartinais les lèvres de rouge à lèvres et je passais 2 heures devant mon miroir à choisir ce que j’allais porter. C’est que si la société nous dit que l’apparence n’a aucune valeur, paradoxalement, elle nous demande d’être sans cesse obsédé par notre physique.

Les blogs nous font scroller à l’infini sur des articles de mode et de beauté. La télé, la pub, le cinéma nous balance sans cesse des modèles auxquels il faudrait ressembler. Et tous ces efforts pourquoi? Pour nous faire passer pour des idiotes écervelées qui brûleront dans les flammes de l’enfer. La belle affaire…

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« Or, mettre de côté, c’est-à-dire rabaisser, ce qui est considéré comme féminin, c’est nourrir une culture sexiste. »

Heureusement, comme pour tout, la société a réussi à dégager des solutions de sa schizophrénie. Il suffit d’ouvrir un magazine et de se rendre compte que depuis ces 10 dernières années, la mode a pour principe d’améliorer sa beauté sans en avoir l’air. Et c’est parti pour des cheveux faussement décoiffés. Un teint faussement naturel. Un jeans faussement déchiré. Un maquillage «nude». Le fameux effet « saut du lit » de L’Oréal. Le désormais culte tie and dye. L’idée est d’améliorer sa beauté sans en avoir l’air et surtout sans en faire trop. Parce que comme dirait Gaël Faye (pourtant dernier prix Goncourt): « une beauté qui s’ignore est une femme en or. »

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Il faut donc une beauté qui ne dise pas son nom et qui se trouve dès lors dédouanée… Dédouanée, parce qu’une femme qui n’a pas conscience de sa beauté ou qui ne la met pas trop en valeur, ne l’instrumentalise pas. Elle n’est pas dangereuse. Preuve s’il en est, que la beauté met en exergue notre vulnérabilité à la séduction. Un vulnérabilité face à laquelle il faudrait à tout prix se prémunir.

Le problème, c’est que ça marche. Nombreuses sont celles qui tentent de « modérer » leur beauté et d’utiliser avec parcimonie tous ce qui a trait au féminin: la beauté et la mode. C’est particulièrement vrai dans le monde du travail. Je me souviens que lors de mon dernier entretien d’embauche, j’ai débarqué avec une chemise, un pantalon, un maquillage « nude », une veste de blaser un peu trop grande… Un look neutre, sans goût, « masculin »… Ce n’était absolument pas ce que je voulais porter mais j’y suis quand même allée comme ça. Je me disais qu’ainsi, j’aurais l’air plus crédible. Parce que quand on pense à la crédibilité, à la norme, on songe au « sexe fort » c’est-à-dire au costume et la « sobriété ». 

« Ce qu’elles portent sur le dos ou ce qu’elles portent en elles ne devraient pas être en rapport de force, ni même être hiérarchiser. »

A y repenser, je le regrette. J’aurais dû mettre ce qui me faisait plaisir, toutes proportions gardées hein. En préférant valoriser ce qui est masculin, je mettais de côté ce qui est considéré comme « féminin ». Or, mettre de côté le féminin, c’est-à-dire le dénigrer, c’est nourrir une culture sexiste.

Les femmes n’ont pas à se tirer un balle dans le pied pour ne pas passer pour une idiote ou pour être crédible ou que sais-je. Celles qui ont envie d’opter pour un total look rose à la Reese Witherspoon dans La revanche d’une blonde devraient pouvoir le faire sans craindre qu’on les juge. Et c’est pareil pour celles qui se foutent de l’esthétique. Ce qu’elles portent sur le dos ou ce qu’elles portent en elles ne devraient pas être en rapport de force ou hiérarchisé. Si l’intérieur prime, l’extérieur compte suffisamment pour qu’on lui admette, au moins, qu’il joue son rôle en matière de séduction, de désir, de construction de l’image de soi… A ce titre l’apparence se révèle être un atout comme un autre avec lequel il est grand temps de se réconcilier.

Alors non Monsieur Faye, une beauté qui s’ignore est moins une femme en or, qu’une femme qui n’utilise pas toutes ses ressources.

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