Des zombies, voilà ce que nous sommes (manifeste de la déconfiture)

Une contribution de ma géniale amie Sandra
Temps de lecture: 8 minutes

Les masques: cette moindre prolongation de confinement. Alors que je les exècre. Je déteste les porter. Je déteste les voir sur les visages des gens. Je déteste les voir dans la rue. Ils me font l’impression… Je ne sais pas. C’est comme si vraiment nous étions devenus des zombies tout-à-coup: ni tout-à-fait morts, ni tout-à-fait vivants.

On essaie de faire comme si on reprenait la vie d’avant, et en même temps, on ne peut s’empêcher d’avoir de nouveaux réflexes: liquide hydroalcoolique, masques, marquer la distance avec les autres, se détourner de leurs visages et de leur souffle. Ne pas trop voir ses parents, repasser mille fois dans sa tête les gens que l’on a pu croiser avant de leur rendre visite.

Et cette question lancinante qui revient sans cesse: «Depuis quand les autorités s’inquiètent-elles davantage de la santé de leur peuple que de l’économie?»

Avec son cortège de dérivées: «Qu’est-ce que ça cache? Pourquoi n’a-t-on pas anticipé tout cela avant? Tout était sous nos yeux pourtant. Pourquoi n’entendons-nous pas aux informations que les gouvernements et les parlements ont compris que la santé, l’éducation, les transports publics, la voirie ne peuvent pas être gérés comme des entreprises rentables? Ni même les ressources de la planète. Pourquoi n’entendons-nous quasiment nulle part que le capitalisme est mortel? Est mort peut-être? Que peut-on proposer à sa place?»

« Mais bordel! Ce n’est pas une guerre qu’on a vécue: il ne s’agit pas de reconstruire, mais de déconstruire! Ce n’est pas le patient zéro qui importe; c’est la source du problème »

J’en pleure littéralement. Parce que c’est infiniment désespérant de comprendre et de parfaitement intelliger les comportements et les propos des cloportes qui se démènent pour essayer de nous faire croire que s’accrocher aux lambeaux de notre «vie d’avant» est la perspective la plus «naturelle» de toute. Est censée être la plus rassurante de toute. Voilà: je crois que c’est ça qui m’angoisse. Cette illusion qu’on agite devant nous comme dans un spectacle de Guignol. On intellige mieux cela qu’on ne comprend ce qui nous attend devant, et où nous en sommes, ce que nous sommes en train de devenir. Ce que sont nos valeurs aujourd’hui. Qu’on ne me dise pas: la vie avant tout. La vie? Mon cul!

Si c’était la vie, on nous donnerait du temps et des moyens pour planter des jardins et reboiser des espaces défrichés au lieu de distribuer des repas à des queues sans fin de sans-abris et de pauvres parmi les pauvres, qu’on n’a pas réussi à confiner définitivement dans des hôtels provisoirement non exploitables! Et ça, c’est sans compter les sans-abris, sans-papiers qu’on attend patiemment de renvoyer comme des retours Zalando dès que les vols auront repris leur cours normal…

Et voilà tout le cortège des spectres sartriens de mon adolescence qui s’insinue en moi: la nausée devant le rideau des apparences fausses qui se déchire, l’essentialisme insupportable qu’on nous balance constamment comme excuse de notre irresponsabilité, l’infernale limite des autres qui se dresse comme une muraille infranchissable sur laquelle on vient encore et encore se fracasser le crâne; et le manque absolu de sens. Ce désespérant manque de sens. De direction, de repère, une boussole, un phare, quelque chose devant nous, quoi!

« Je ne veux pas vivre dans un monde où le prix à payer pour être mise hors de danger des virus est la technologisation sans fin de nos réflexes »

Des zombies, voilà ce que nous sommes: perdus entre le temps d’avant et celui d’après qu’on n’arrive pas à esquisser. Perdus entre l’envie de vivre, de vivre vraiment, de rencontrer les autres, de renoncer à tous nos préjugés de genres, de couleurs, de races, de classes et celle de vivoter en s’accrochant misérablement à nos repères connus et à nos petits privilèges. Perdus entre l’envie de protéger les nôtres en se protégeant des autres, entre celle de les prendre contre nous sans réserve et de les conserver, mais loin. Perdus entre l’envie d’ouvrir grand nos mains à un futur vierge, une promesse véritable d’avenir, et le réflexe rassurant de les serrer comme des damnés sur hier et de faire comme si une parenthèse venait d’être close.

Mais bordel! Ce n’est pas une guerre qu’on a vécue: il ne s’agit pas de reconstruire, mais de déconstruire! Ce n’est pas le patient zéro qui importe; c’est la source du problème. Et la source du problème, ce n’est pas un virus. Ce n’est pas la médecine qui va nous sortir de ce genre de menace! C’est comprendre que l’exploitation sans fin de ce qui nous sert d’écosystème nous emmène droit à notre perte. C’est comprendre que nous dresser les uns contre les autres ne nous vaccinera pas contre les privilèges d’une poignée de connards répugnants, qui n’ont été touchés ni par le virus, ni par la crise qui se profile ; ils sont les premiers responsables du tout.

Continuer à danser la chorégraphie de la consommation et du divertissement avec les stars ne va pas apporter des lendemains qui chanteront à nouveau et pour toujours la même vieille rengaine. Les Trente Glorieuses ont surtout été les trompettes de la mort qui nous ont tous hypnotisés et rendus sourds et aveugles.

« On nous rassure en nous faisant miroiter des vaccins et une reprise économique à condition qu’on soit d’accord de refaire du shopping »

Je ne veux pas vivre dans un monde où le prix à payer pour être mise hors de danger des virus est la technologisation sans fin de nos réflexes. Je ne veux pas vivre dans un monde où on nous fait croire qu’on prend soin de nous, de nos vies, de nos vieux, en nous enfermant dans nos maisons et en nous pistant par des applications pour «notre bien»; dans le monde d’avant, on avait encore l’honnêteté d’appeler ça «un bracelet électronique», et c’était pour nous préserver des sociopathes; pas l’inverse.

Je ne veux pas vivre dans un monde où on nous terrifie et où on nous culpabilise pour mieux nous récompenser en nous distribuant des points de progression sociale, sanitaire et alimentaire quand on accepte de suivre des règles qui nous éloignent les uns des autres sans se poser, ensemble, pour y réfléchir un instant. Où on nous rassure en nous faisant miroiter des vaccins et une reprise économique à condition qu’on soit d’accord de refaire du shopping à outrance, pour nourrir le rocher de Sisyphe à l’infini. Ou plutôt, nourrir les créatures immondes dont les dents raient le parquet, et assouvir leur soif de pouvoir.

« On ne garde pas une bonne gangrène en se disant que mieux vaut une bonne infection, pourvu que le corps ait l’air entier »

Je ne veux pas vivre dans un monde où la survie des larbins doit être assurée pour la débauche des dominants. Et où, pour cette survie, on leur fait croire qu’ils n’ont pour seule perspective de bonheur que du pain et des jeux, auxquels une poignée de salopards veut bien consentir par intérêt et sous couvert de charité. Ces divertissements ne m’amusent plus du tout. Même jaune, je n’arrive pas à esquisser un demi-sourire.

Je ne veux pas vivre dans un monde où il faut garder la distance avec nos proches et un masque sur la gueule pour avoir le droit de se déplacer, faire des projets, et rêver. Je veux respirer à plein poumons. Je veux vivre tout court, être un être humain (et non transhumain). Je ne veux pas croire uniquement dans la déesse médecine et lui sacrifier ce qui reste de mon salaire acquis en courant comme une dératée toute la journée pour satisfaire les caprices des prêtres moralo-capitalisateurs. Je veux avoir du temps libre pour prendre soin de ma santé, me cultiver et partager mes connaissances avec celles des autres. Je veux aimer, de cœur, de corps et d’esprit sans qu’on m’emmerde constamment avec des rituels-protocoles de survie uniquement pour garantir que le monde d’avant redémarre de plus belle.

« Le temps est au recyclage: on trie, on garde ce qui peut servir, mais ce qui est pourri, on le brûle, on le dégage »

Je ne veux pas ma vie d’avant. Elle est déjà morte. Elle est derrière moi. Derrière nous tous. Je veux celle de demain. Et d’après-demain. Le temps de derrière n’a de sens que s’il nous projette en avant. Les membres morts, c’est triste, mais on les coupe. Pour avancer. C’est pour ça qu’on les coupe. On ne garde pas une bonne gangrène en se disant que mieux vaut une bonne infection, pourvu que le corps ait l’air entier. Et ben là, c’est pareil: hier, on a multiplié les conneries qui nous ont menés où nous en sommes. Donc maintenant, on passe à autre chose de sain. Assez du syndrome de Diogène là, ça pue! Le temps est au recyclage: on trie, on garde ce qui peut servir, mais ce qui est pourri, on le brûle, on le dégage, et on le passe, au mieux, dans le musée des horreurs historiques. Mais on arrête de le brandir comme la bannière de notre futur nostalgique d’un passé destructeur. C’est absurde.

Absurde comme cet entre-deux temps angoissant de zombies auquel nous sommes tous, insidieusement, en train de consentir silencieusement, courbant volontairement le crâne pour qu’«on» y plante victorieusement cette ignominieuse bannière.